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Certains y débarquent avec la radicalité d'une météorite et rien ne les fait dévier de leur trajectoire
On appelle ça la prédestination : elle concerne les bourreaux, les saints et les artistes
Juandez est né peintre. Seulement pour être ça

… La plupart des êtres viennent sur terre par hasard …

Certains y débarquent avec la radicalité d’une météorite et rien ne les fait dévier de leur trajectoire. On appelle ça la prédestination :

elle concerne les bourreaux, les saints et les artistes.
Juandez est né peintre. Seulement pour être ça. Dans les Corbières, de parents andalous. Les Corbières c’est juste une chance pour nous de mieux le connaître, et avant les autres. Mais il aurait pu naître ailleurs. L’ascendance andalouse compte davantage que le point de chute : la filiation avec tout ce qui caractérise la peinture espagnole depuis le siècle d’or jusqu’à Picasso saute aux yeux comme une évidence. Indifférents aux petits désordres du monde, il l’interroge sur sa réalité, en peignant. Exclusivement des figures humaines.Des corps. Sublimés ou torturés, dépliés, démultipliés pour en rechercher les arcatures secrètes, les rouages oubliés ou méconnus. Des corps parfois palpés, caressés, avec des roses d’une tendresse inouïe, des glacis transparents comme de l’aquarelle et parfois griffés, burinés de noirs intenses. Un grand écart, moderne mais harmonieux entre les rondeurs de la Duchesse d’Albe de Goya et les ombres terribles de ses  » Capricios « . Des corps de gloire ou qui ressemblent parfois à des prisons de Piranèse, fouillées jusqu’au vertige, pli après pli, jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre sur la lumière irréelle, presque surnaturelle, d’une hanche ou d’un sein, à la fois complices et menaçants.
Quasi reclus dans son atelier où règne le jour et la nuit un éclairage électrique pour ne pas se laisser abuser par la douceur trompeuse, instable, séductrice de la lumière naturelle.

Juandez peint depuis plus de dix ans avec l’obstination, la frénésie bien tempérée des insectes bâtisseurs. Et la même régularité. Ce qu’il y a de très intrigant dans ses toiles, c’est de constater chez cet autodidacte une ambition du propos et une ampleur plastique que n’auraient du normalement permettre que la fréquentation d’une très bonne école, et encore tenue par un très bon maître. Or Juandez ne court ni les vernissages des galeries en vue, ni les musées, qu’ils soient dévolus ou non à l’art contemporain, ni les coteries d’artistes arrivés. Je ne crois pas qu’il regarde Arte puisqu’il n’a pas de téléviseur. et pourtant, en se passant de ces influences qui aiguillonnent d’ordinaire une œuvre, le vocabulaire du peintre qu’il s’est forgé pratiquement seul le met au niveau de tout ce qui préoccupe le monde de l’art actuel. C’est une très grande surprise de pouvoir découvrir l’œuvre foisonnante de cet artiste, qu’on pourrait qualifier, en empruntant son titre à une partition de François Couperin de  » Leçon de Ténèbres « . Parce-que c’est un artiste qui se dit athée, mais dont l’œuvre peut être qualifiée de mystique. Lui, plus réservé, serait d’accord pour le mot  » métaphysique « , si celui-ci n’est pas trop prétentieux. Ce qu’il nous offre à voir est décliné comme une liturgie qui questionne le mystère de la peinture d’une façon si intime qu’elle embrasse de ce fait la célébration du Vivant dans ce qu’il a d’organique, de métabolique, de cruel et d’aléatoire mais qui renvoie au divin ; même si Juandez le conteste avec un acharnement qui prouverait presque le contraire.
La charge émotive de son travail, peuplée d’ombres, de mystérieux combats d’arrière-plan, de fuites animales, d’accouchements triomphants, de massacres et d’extase ne peut laisser personne indifférent: c’est à travers les ténèbres qui nourrissent et hantent son imagination, comme la quête de la lumière pour maîtriser le chaos. Elle jaillit en touches fulgurantes : zébrures proches des éclairs ou d’une projection d’étincelles, sur des fonds bitumeux, plus noirs que la nuit. Ce travail est un repli inouï sur soi qui aboutit à un don de soi tout aussi inouï. Malgré le raffinement des détails, parfois juste posés, parfois juste frottés, essuyés mais parfois aussi presque incisés dans l’épiderme du papier et de la toile, il se dégage une impression de puissance et d’intemporalité qui renvoie à la peinture pariétale, celle de Lascaux. Même si ses sujets sont davantage des silhouettes que des figures analysées, il y a là une équivalence plastique de l’Art rupestre : avec ces galops de chevaux effacés, ces corps dissous dans des luttes dont l’objet nous échappe et qui sont des entités dégagées tout droit de l’inconscient. Peut-être cette impression vient elle aussi de la palette que Juandez a choisi :

avec ses tons minéraux très simples, très sourds, qui sont ceux des grottes de la Préhistoire.


On peut, en se perdant dans la profondeur de ses tableaux constater avec émerveillement que son art fonctionne comme un système fractal : ce qui est décrit à la plus petite échelle a les mêmes qualités que la grande « celle qu’il affectionne pour ses vastes compositions auxquelles il nous habitue depuis quelques années. Son savoir-faire est bluffant : il a peaufiné depuis longtemps sa technique de lavis d’encre et de vernis qu’il fabrique lui même, y mêlant dans le secret de son atelier comme un alchimiste, ici un soupçon de poudre de pigments, et là une pincée d’oxydes. Et les somptueux effets obtenus sont l’heureux résultat des recherches que la précarité financière de ses débuts lui avait imposé.
Ce goût du travail artisanal, empirique et amoureux pour préparer ses  » jus  » a cessé de se nourrir d’une blessure pour devenir une force.
En peinture aussi, il y a une justice. Et une récompense.

Henri Terres